Cadeaux Poèmes

Jours d'été


Pour regarder de près ces aurores nouvelles,
Mes six ans curieux battaient toutes leurs ailes ;
Marchant sur l'alphabet rangé sur mes genoux,
La mouche en bourdonnant me disait : "Venez-vous?..."
et mon nom qui teintait dans l'air ardent de joie,
les pigeons sans liens sous leur robe de soie,
Mollement envolés de maison en maison,
Dont le fluide essor entraînait ma raison,
Les arbres, hors des murs, poussant leurs têtes vertes,
jusqu'au fond des jardins les demeures ouvertes,
le rire de l'été sonnant de toutes parts,
Et le congé, sans livre! errant aux vieux remparts :
Tout combattait ma sœur à l'aiguille attachée ;
Tout passait en chantant sous ma tête penchée ;
Tout m'enlevait, boudeuse, et riante à la fois ;
Et l'alphabet toujours s'endormait dans ma voix.

Marceline Desbordes-Valmore, "Bouquets et prières (1943)"

Lycée Rabelais à Douai


Que nos boulets et nos chaînes
Deviennent des liens
Que l'amour supplante la haine
Dans le cœur des humains
Que le rang social, la race
La couleur de peau
Soient un laissez-passer
Et non un pas vers l'échafaud

Cadeaux-Poèmes


Pour sûr c'est bien son amoureux
qui lui a écrit cette lettre.
Voyez! Sa tête penche un peu
Elle sourit! C'est bien son maître!

  • "Allons donc" dit ce plaisantin
"Ce sont ses notes qu'elle contemple!
"Première en maths et en latin,
"Elle a tout lieu d'être contente".

Sa petite sœur, dans un coin,
jetant un œil sur son épaule,
voit sur la page un beau dessin.
  • "Ton professeur, ce qu'il est drôle"

dit-elle en s'esclaffant un peu...
Pauvre lettre... Pauvre amoureux!

Jeanne Maillet

Cadeaux-Poèmes


Demoiselle, où êtes-vous?
Pensées nimbées
Du parfum de la lettre.
Doux lendemains, peut-être.
Demoiselle, où êtes-vous,
Mariant votre regard
Aux mots tenus et rêvés?
Courbe alanguie
De votre cou.
Grâce, prisonnière
Du verbe.
Moment abandonné à l'âme.
Demoiselle, où êtes-vous?

Serge Huvelle

Une photo étrange prise à Lodève


Cet été où l'on rêve,
Où rien ne s'interdit,
Cet été à Lodève,
Le pays où l'on dit.
Route qui embarrasse ?
Allons en poésie !
L'air y est plus vivace,
On y boit l'ambroisie,
Polymnie nous emmène,
Allons yeux embrumés,
Susurrant cantilènes,
Allons aux lieux aimés

Serge Huvelle

Cadeaux-Poèmes


À quatre-vingt-cinq ans, on peut encore aimer
Aimer faire des vers, aimer les réciter

À quatre-vingt-cinq ans, on peut encore aimer
Aimer l'odeur des roses, et celle des oeillets

À quatre-vingt-cinq ans, on peut encore aimer
Aimer le goût des frites et du saumon fumé

À quatre-vingt-cinq ans, on peut encore aimer
On peut encore aimer

Aimer


Léon Dupilet (in Le vent du Nord)


Cadeaux-Poèmes


J'ai vu
sous le galet d'herbe
chanter
le pommier des rêves

J'ai vu
sur la parole de l'aube
marcher
le parfum de la sagesse

J'ai vu
dans les feuillages de la pluie
naître
la mésange de tes yeux

de la part de Gérard Cousin

Cadeau-poème


Filles du Temps
leurs pas allument
le cycle des légendes
Jouer ? Non pas
leurs rêves vont plus loin que le sable
plus loin que le jeu
plus loin que la vie même.
Elles plongent dans le Temps
et leurs bras sont des ailes
arrêtées
sur un petit bout précieux
de territoire humain.

Jeanne Maillet

LE PARADIS DANS UN CERCEAU


Sous le soleil des dunes
Parées de robes virginales, d'aubes immaculées
Telles deux blanches colombes échappées d'une
église où s'est déroulée une cérémonie pompeuse
Mariage officiel, communion solennelle
Deux fillettes jouent et s'ébattent
Comme deux anges batifolent
Dans un cercle de lumière.

Marie-Noëlle HOPITAL

Cadeau-poème


Elle
Il y avait des jours des mots
Et puis des songes
Des rires de marmots
Et puis de pieux mensonges

Elle courait toute droite
Sur des toits décharnés
Elle courait sans cesser
D'aimer se retourner

Dans chaque petit trou
Où elle faillit tomber
On percevait
Des chants des cris
Et des silences
Des heures de volupté
Et puis d'indifférence
Entre les quatre murs
Où elle se débattait
Je la buvais ma vie
Sans l'avoir méritée

Jacqueline Fischer (sur son site textiles et textes)

Pablo Nureda


J'ai cherché une goutte d'eau
De miel, de sang : tout
En pierre s'est transmué
En pierre dure,
Larme ou pluie, l'eau
Circule toujours dans la pierre
Sang ou miel ont pris le chemin de l'agate
Le fleuve déchiquette
Sa lumière liquide
Le vin tombe dans la coupe
...Le temps coule...
On verra briller le soleil de pierre
Sur toutes les pierres.

René Daumal


L'abandon

Le soleil mou décevait les adieux,
les bateaux partaient comme des mouches,
les oiseaux se plissaient comme des bouches
et tombaient raides morts des cieux.


Quand je fus seul sous le ciel jaune
dont mes yeux secs arrachaient des lambeaux,
je retournai mes poches
dans l'espoir d'y trouver un compagnon d'exil.


Il n'y avait rien,
rien que la poussière des routes,
rien que les routes de misère,
rien que des reines mortes clouées à des poutres.


Des déserts oscillaient sous mes pas ;
ô mon dieu, vous m'avez volé la verticale,
et mes bras tournent fous
dans les cercles blancs de votre œil !


J'étais fou, j'étais fou, vous-dis-je,
des draps blancs m'assaillent,
écume amère sur mes lèvres ;
je guérirai tout blanc, je guérirai stupide ;


mais les bateaux ont perdu leurs couleurs,
ils ne reviendront plus ;
j'émiette mes doigts sur les pelouses fanées,
pour attirer les oiseaux morts.

Émile Verhaeren


LES HEURES CLAIRES - extrait


Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,

Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents

,En un tumulte fou de sang, de cris ardents

,De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,

C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,

Ô toi la neuve, ô toi l'ancienne !

Qui vins à moi des loins d'éternité,

Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.

Je sens en toi les mêmes choses très profondes

Qu'en moi-même dormir

Et notre soif de souvenir

Boire l'écho, où nos passés se correspondent.

Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,

Sans le savoir, pendant l'enfance :

Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,

Mêmes éclairs de confiance :

Car je te suis lié par l'inconnu

Qui me fixait, jadis au fond des avenues

Par où passait ma vie aventurière,

Et, certes, si j'avais regardé mieux,

J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux

Depuis longtemps en ses paupières. 


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